Dernier volet de cette série sur Bali et les effets des médias, de la mondialisation et de la massification du tourisme:

Enjeux: nature et éducation

Merci à mes fidèles lecteurs et à ceux d’entre vous qui ont réagi, m’encourageant à en dire un peu plus…

Quand on parle de la Chine ces jours-ci, c’est le spectre du corona virus qui vient immédiatement à l’esprit, pas les rizières ! Pourtant le sujet a son importance aussi, depuis longtemps. Comme on le sait une grande majorité de la population mondiale, et celle qui vit en Asie bien entendu, dépend du riz comme principale source d’alimentation. Or la croissance économique de la Chine s’est faite en développant les zones de production, notamment autour des grands centres urbains de l’est, dont Wuhan, au détriment des zones arables et des rizières entre-autre. Pour preuve, la politique de la Chine en Afrique pour louer des terres et cultiver du riz, afin de nourrir les Chinois.

Construction d’un nouvel hôtel sur l’emplacement de rizières à Penestanan. On vendra au touriste la vue sur les rizières et donc le calme de la campagne.

Les rizières de Bali et d’Ubud en particulier ont un poids anecdotique à côté de celui de la Chine. Pourtant l’anecdote de Eat, Pray, Love vaut la peine d’être évoquée pour son aspect sociétal étonnant. Comment une auteure américaine peut avoir à son insu et certainement contre sa volonté contribué à la disparition de belles rizières à Ubud. Car les rizières ne sont pas seulement utiles à nourrir la population, elles sont esthétiques. Reflets romantiques des cieux nuageux dans leurs eaux calmes offrant des miroirs aux aigrettes blanches qui viennent y chercher leur nourriture. Décor de rêve pour promenades à bicyclette comme dans le film Eat, Pray, Love (EPL) avec Julia Roberts.

En deux mots, Elizabeth Gilbert publie son livre plus ou moins autobiographique en 2006 et le livre devient un best-seller. Elle raconte ses expériences lors d’un voyage après un divorce difficile. Elle finit par trouver une paix intérieure et l’amour à Bali. C’est le “Love” du titre, le troisième pays après l’Italie pour “Eat” et l’Inde pour “Pray”. En 2010, le film tiré du livre est vu par des millions de téléspectateurs. C’est pour certains un film culte, pour d’autre un navet. Ubud est maintenant sur la liste des villes à voir absolument pour des millions d’occidentaux, eux aussi à la recherche de leur paix intérieure.

Il y a donc un avant EPL et un après.

Avant, c’est le petit village de Penestanan à la sortie d’Ubud. En haut des marches où nous avions loué au début des années 2000 une maison pour passer les fêtes en famille, une petite route longeait les rizières, on trouvait quelques warungs (petite boutique dépanneur et restaurant de bord de route), quelques villas dispersées et un centre où se pratiquait occasionnellement le yoga. Ubud était déjà relativement envahi mais la périphérie, dont Penestanan était à l’écart. De même qu’Ubud était loin du plus gros du tourisme balinais qui venait pour ses plages, moins pour la culture ou le gamelan (musique balinaise omniprésente à Ubud).

L’après EPL, est très visible sur les photos ci-dessous : des dizaines de villas ou guest-houses, des centres de soins, de remise en forme, de cures en tout genre : ayurvédique, thaivedic (connaissiez-vous ?) et pourquoi pas du Wushu, un art martial chinois ! A découvrir donc.

Que penser de tout cela? Les rizières d’abord ont bien souffert, elles ont cédé comme partout autour d’Ubud du terrain, car il a fallu bâtir en toute hâte de quoi héberger ce flot inattendu de visiteurs et candidats aux “Eat, Pray, Love tours”. En effet, il y a même des agences qui se sont spécialisées et promènent les touristes sur les lieux du tournage.On songe aussi à tous ces occidentaux qui ont des vies de plus en plus difficiles dans ces univers informatisés et envahis d’écrans, perdus dans des villes de moins en moins humaines, et qui espèrent trouver de nouvelles voies, des alternatives ou des guérisseurs comme Kutut dans le film. En fait, il a vraiment existé, Kutut Liyer, et sa maison a été elle aussi incluse dans le pèlerinage EPL. Les gens ont payé cher pour le rencontrer, après le film. C’était paraît-il le « medecine man » le plus cher d’Ubud, mais enfin, on était sur les pas de Julia Roberts! Il est décédé en 2016, mais son fils a pris le relais et on peut toujours aller le voir dans la maison familiale qui a servi de décor pour le film. De même qu’on peut aller voir le marché, ou faire du vélo dans les rizières, tant qu’il en reste, comme dans le film…

Effet papillon donc : Eat, Pray, Love est un succès planétaire, Ubud devient LA destination, on se selfie depuis dans bien des endroits mythiques et typiques, on se soigne et on redevient zen, mais tout cela a un coup écologique non négligeable que déplorent bien des défenseurs de Bali, petit paradis en perdition.

Quelques images pour illustrer le propos :

Chantier de construction d’hôtel. L’arrivée du tourisme de masse a été propice au développement et obtenir des permis n’a pas semble-t-il posé trop de problèmes.

Les petits “warungs” ou épiceries-restaurant, omniprésentes et qui ont bien profité du tourisme.

Une offre de plus en plus abondante et concurrentielle reflétant l’après Eat, Pray, Love…

Jeu de mot sur Eat, Pray, Love. Le problème des déchets dus à la consommation de la surpopulation touristique et autochtone fait toujours couler de l’encre. Des associations pilotées par des expatriés informent et recherchent des solutions, mais globalement Bali souffre et est débordé par les déchets générés chaque jour.

On a du mal à s’y retrouver dans une offre très abondante…

Le panneau sur la proposition de jus de fruits santé contraste avec le nombre exponentiel de scooters qui font d’Ubud une ville très polluée à certaines heures. Là aussi rançon du succès de la ville.

L’immobilier en pleine expansion. Des offres que l’on voyait moins il y a 20 ans.

Les chemins du développement personnel sont de plus en plus nombreux avec une offre abondante après Eat, Pray Love!

Comble du mauvais goût ou originalité new wave? Le bouddha bleu accueille le visiteur à l’entrée du village de Penestanan.

D’énormes projets immobiliers, ici un hôtel de luxe, sont venus bouleverser l’écosystème élaboré depuis des siècles pour cultiver le riz.

Le charme de Bali et d’Ubud réside en partie dans une architecture traditionnelle unique. Les nouvelles constructions sont malheureusement bien différentes, bon marché et vite montées.

Sur ce qui était auparavant un petit chemin entre les rizières, on trouve des bureaux de tourisme improvisés pour louer des scooters, acheter des excursions, etc. Sans compter la glacière pour acheter du coca-cola. Massification et mondialisation : des paysages traditionnels défigurés.

Panneau à l’entrée de Penestanan. Les villas à louer ou les guest houses rapportent plus que la culture du riz! Au fil des années, le potentiel touristique a bouleversé la tranquillité du petit village de peintres à proximité d’Ubud. D’ailleurs, les artistes ont disparu du paysage pour céder la place aux centres de bien-être…


1 Comment

Francois Jarlov · 9 mars 2020 at 2 h 09 min

Merci Christian pour cet article qui va plus loin qu’une simple photo de voyage…

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