Ces dernières années, j’ai eu le privilège d’appartenir au cercle respectable des « heads of school » –chefs d’établissement– des écoles privées de Californie. Deux cent cinquante membres environ, très actifs, engagés dans toutes sortes de réflexions sur l’éducation, imprégnés de la philosophie et de la vision du modèle éducatif proposé par leur école et gardiens de valeurs communes malgré la diversité des établissements qu’ils dirigent, des écoles Waldorf aux écoles religieuses militaires en passant par toutes sortes d’institutions très originales à vocation artistique ou autre. Les américains sont très friands de groupe de discussion. Celui des « heads of school » (chef d’établissement) est très actif et il ne se passait pas une journée sans que je ne reçoive des courriels posant des questions au groupe. Aussitôt, les plus disponibles et motivés envoyaient des réponses, générant un fil de discussion qui pouvait durer plusieurs jours, répondant sous plusieurs angles, documents et citations à l’appui, au problème lancé par un des membres. J’ai eu la chance de suivre pendant toutes ces années ce groupe à l’avant-garde de l’éducation aux USA, alimenté par de nombreuses recherches et expérimentation émanant des meilleures universités américaines.

Un jour, une question fut posée par un chef d’établissement qui était gentiment « harcelé » depuis quelques temps par un parent membre du conseil d’administration de son école, un influent homme d’affaire naviguant dans le monde de l’entreprise. Il exigeait une réponse sur un point bien précis : l’évaluation. Comment rendre compte des résultats supposés brillants des élèves de l’établissement ou en d’autre termes, comment garantissait-on aux parents que l’investissement financier qu’ils consentaient – dans ces écoles privées américaines, les frais d’écolage varient entre 25000 et 40000 dollars par an pour un enfant – était récompensé par des notes qui allaient ouvrir les portes des meilleures universités. Ou encore comment les promesses de succès des brochures ou du site de l’école étaient traduites par des mesures fiables, reconnues par tous, qui rassuraient les parents et leur permettait aussi de se mesurer aux écoles concurrentes ?

(Photo: affiche promo dans pour une école à Singapour, la compétition pour les meilleurs résultats scolaires commence juste après la naissance dans la cité état!)

Le pavé dans la mare était lancé et des réponses ne tardèrent pas à fuser. Manifestement, ce problème était récurrent pour beaucoup de « heads » et certains, bien expérimentés et droits dans leurs bottes, avaient des stratégies à proposer. Comme c’était souvent le cas pour les problèmes épineux, des conseils avisés pour gérer cette situation délicate mêlèrent pédagogie et diplomatie. Avant de les évoquer, je reviens sur la question de ce parent car elle fournit à elle seule des éléments importants sur la problématique de l’évaluation :

Ce sont surtout les parents qui demandent des comptes. Les élèves sont d’abord des enfants avant d’être des élèves ! Ils ne viennent pas à l’école dès la maternelle avec des idées préconçues, encore moins un intérêt pour les notes ou la performance.

Les parents ne vivent pas à l’école avec leur enfant et leur curiosité demande à être rassasiée: « Qu’as-tu fait à l’école ? » une question classique à laquelle il y a en général peu de réponses, l’enfant vivant dans l’instant et ayant déjà tourné la page. Surtout, les parents ont besoin de mesurer les progrès de leur enfant. Ils attendent des mesures précises, des données et des éléments de comparaison, car l’époque est aux tableaux, aux statistiques.

Dans un monde sur-communicant et sur-évaluant, on attend de l’école qu’elle rassure, qu’elle mesure les intelligences, quasiment en temps réel. De nouveaux logiciels ne connectent-il pas 24h/24 les parents aux résultats scolaires de leur enfant ?

Une école sans mode d’évaluation, sans note – il en existe bien entendu de toutes formes selon les pays ou la philosophie de l’institution – doit avoir des arguments solides pour expliquer ses choix et rassurer les familles.

Prochain épisode : la société de consommation de l’évaluation, avant de partager les réponses des « heads ».

 

 

Categories: Education

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