Nous sommes tous devenus des censeurs, des juges, des professeurs qui mettent des notes, de manière discrète, insidieuse. Dans un sens le pouvoir a été rendu au consommateur et certains en ressentent une certaine fierté. D’autres s’en inquiètent et en perçoivent les dérives.

Avec les téléphones intelligents ou « smartphone », se sont répandues et vulgarisées toutes sortes d’applications qui permettent d’échanger des services, partager logement, voiture, cours particuliers. On est devenu agence de voyage, commerçant, loueur de chambres, et chacun de nos actes en tant que vendeur de bien ou de service ou en tant que consommateur est désormais évalué. Le barème est souvent sur cinq points, cinq étoiles avec possibilité de mettre un commentaire. En Chine, « big data » permet d’aller plus loin et d’attribuer une note citoyenne qui a une conséquence potentielle pour vos droits, celui de voyager par exemple. Les mauvais citoyens, ceux qui ont de mauvaises notes dans le cyber espace sont condamnés à résidence…

De même qu’il est désormais possible d’établir une véritable biographie de chaque citoyen grâce à son empreinte numérique chez Google, Facebook, Twitter, et grâce à toutes les traces indélébiles laissées sur la toile, on peut aussi évaluer chaque personne en fonction des notes reçues. Un véritable carnet de notes digital avec appréciation des professeurs qui ne sont autres que vos collègues terriens ayant eu à un moment donné affaire à vous.

On voit des commerces, des restaurants, des garages, des hôtels, des écoles consacrer de plus en plus de temps et d’énergie à gérer leurs notes. Les exemples sont nombreux. Je pense à mon ophtalmologue aux Etats-Unis qui passaient plus de temps en fin de consultation à insister pour que je lui mette une bonne note quand je recevrais la demande d’évaluation envoyée par la clinique qu’à m’ausculter. Ou encore la mise en place par les écoles privées de « watch dogs » ou petits groupes de parents ou amis qui gèrent les commentaires sur les sites d’évaluation des établissements (GreatSchools.org par exemple) pour riposter dès qu’une appréciation jugée trop faible vient ternir la bonne réputation de l’institution.

Mieux, on apprend que des entreprises emploient les services de sociétés offshore qui génèrent des commentaires positifs pour des « business » qu’elles n’ont jamais visités mais qu’elles sont payées pour défendre et faire briller de cinq étoiles dans les réseaux sociaux. Désormais, bien des jeunes consultent leur smartphone avant d’entrer dans un restaurant, à la recherche de la note et des commentaires. Voilà pour les dérives.

Comment revenir à la raison dans un monde où l’apparence domine, ou chacun peut être sanctionné par un apprenti juge souvent incompétent et parfois impitoyable ! Comment se défaire du stress que cet état de fait génère, prendre la distance nécessaire et se consacrer à ce qui compte et non à l’obtention de la note récompense absolue ? Comment prendre de la distance alors que l’évaluation sanction peut avoir de réelles conséquences sur votre vie ou déterminer l’avenir de vos enfants pour l’entrée à l’université ou sur le marché du travail ?

(à suivre)

Categories: Education

1 Comment

Pierre Hess · 28 septembre 2018 at 19 h 18 min

C’est au moins depuis mai 68 que, dans le monde scolaire, les notes sont contestées, études docimologiques approfondies à l’appui, et que les nombreuses injustices qu’elles sont censées induire sont abondamment dénoncées.

Mais quand tout un chacun peut s’enorgueillir de s’ériger en censeur de ceux qu’il côtoie, tout état d’âme disparaît.

Et l’on n’a même plus conscience des conflits de valeurs dont nos décisions d’accepter d’évaluer nos semblables dès qu’on nous le demande ou de le refuser devraient faire l’objet : efficacité supposée, “délation citoyenne” généralisée, dictature des statistiques, ou respect d’autrui ?

Quelle qu’en soit la qualité, je ne proposerai pas d’affubler cet article de cinq, six étoiles ou davantage, mais je remercie très vivement Christian Jarlov d’avoir mis le doigt sur une réalité trop rarement évoquée, alors qu’il s’agit d’un grave problème de société.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *