Ou le monde paysan, nouveau terrain de jeu.

Repiquage à la main des plants de riz, 25 février 2020, nord d’Ubud.

Ce blog s’intéressant aussi à la nature, pas seulement à l’éducation, petit détour au-dessus des rizières de Bali (car on va s’envoler) et découverte des extraordinaires effets du tourisme de masse.

Bali s’est remis des attentats du début des années 2000 et bénéficie depuis quelques années de la croissance incroyable du tourisme : aéroport agrandi, construction tous azimuts de nouveaux hôtels ou projets immobiliers… une ruée vers l’or, celle du tourisme qui vient du monde entier sur l’île sans doute la plus visitée au monde.

Si vous voulez mon avis,  on a franchi  cette année la ligne rouge à Ubud, ville encore assez préservée au centre de l’île, prisée des artistes. Au bout d’une petite route que j’ai fréquenté pendant des années, on découvre maintenant le soir de grands panneaux éclairés au néon. On se croirait à Singapour! Ils portent de grandes photos de familles heureuses et le slogan : Possédez aussi votre coin de paradis à Bali. Étonnamment, cela annonce la fin du rêve.

Rassurons-nous, il reste des rizières, et c’est le sujet. Au nord d’Ubud, capitale de l’ancien royaume, depuis des siècles on cultive le riz sur les flancs très fertiles du volcan. Les hommes ont ingénieusement développé des réseaux d’irrigation et modifié les pentes pour établir des petites terrasses très pittoresques où on cultive le riz. Pittoresque, c’est bien là le malheur car le secteur appelé Tegallalang est désormais un terrain de jeux pour le visiteur à la recherche du Bali authentique, pittoresque et agricole.

Il y a vingt ans, on pouvait s’y rendre et prendre des photos des rizières en terrasse depuis quelques vieilles échoppes ou petits restaurant de bord de route. Désormais, on vient se balancer au-dessus des rizières ! En deux ans, le phénomène s’est amplifié. Toute une série d’opérateurs ont profité de l’arrivée en masse d’un tourisme à la recherche de distractions et  de sensations et surtout qui aime  se “selfiser” et «s’instagrammer » dans des lieux insolites. On trouve donc des terrasses de bar très modernes pour prendre un verre avec fond de rizières, des piscines, des nids géants et fleuris pour se prendre en photo, mais surtout des balançoires géantes et même un cable tendu au-dessus des rizières pour passer en vélo, bien encordé bien sûr.

Balançoire avec à gauche le signe I LOVE BALI.

Que ressent-on alors ? Et pourquoi cet engouement ?

La nostalgie et l’ivresse de l’enfance dans ces balançoires géantes poussées par des balinais, le plaisir d’échapper pour quelques instants à la cruauté de ce monde et de profiter à fond d’un nouveau terrain de jeu, l’impression de s’immerger dans le décor tout en le survolant ? Surtout, orner son profil Instagram ou Facebook de photos originales, flottant dans une piscine avec bord versant sur les rizières, ou encore s’envolant vers les cimes des palmiers et le ciel bleu. De quoi faire pâlir tous ses followers.

Pendant ce temps-là, les paysans sont à l’œuvre à l’étage en dessous, répétant les gestes de toujours, repiquant le riz à la main, courbés, les pieds dans la boue, avec cette fois des balançoires oscillant au-dessus de leurs têtes avec des gentils touristes. Gentils, car ils aiment Bali et ses paysans bien entendu. Ce sont les signes ajoutés à côté des balançoires pour apparaître sur les photos « I Love Bali », avec un cœur bien sûr, qui en attestent. Le touriste bienveillant et heureux a de l’amour à distribuer aux balinais qui cultivent les rizières en contre-bas et nourrissent la population en courbant l’échine. Plusieurs croisés sur la route semblent bien fatigués et déformés par le rude travail dans les rizières.

Nid en forme de coeur pour se prendre en photo dedans, avec rizières en arrière plan.

Je me suis enfin demandé quelle serait la réaction des viticulteurs français sur les jolis coteaux de France si on leur installait aussi des balançoires et des câbles pour faire voler les touristes étrangers au-dessus de leur tête. Apprécieraient-ils de devenir les animaux du zoo pour distraire les citadins fatigués et enfin en vacances ?

Quant aux balinais, ils sont désormais dans deux camps bien distincts, ceux qui profitent de la manne sans limite du tourisme car la tentation est grande de bétonner sa rizière pour en faire un hôtel, et l’autre groupe, ceux qui vivent comme avant mais subissent tous les inconvénients liés au nombre exponentiel de gentils visiteurs. Que ses derniers se consolent, en cultivant leurs rizières, ils contribuent au bonheur de ceux qui se balancent au-dessus de leurs têtes afin de mieux s’immerger dans leur univers paysan !

Categories: Nature

2 Comments

Gaël BERNARD · 27 février 2020 at 8 h 19 min

Puisque tu opposes assez justement la rizière des paysans aux réseaux sociaux des touristes, j’espère un prochain article sur la pollution numérique.

    Christian Jarlov · 27 février 2020 at 13 h 21 min

    En effet, il y aurait fort à dire! Pour l’instant j’ai prévu une suite à l’histoire des rizières… Mais sur le thème de la pollution numérique j’ai bien des exemples, maintenant je ne prétends pas être un spécialiste, surtout dans le domaine des ondes et des effets sur l’homme, c’est un sujet complexe et on ne peut que faire confiance aux vrais scientifiques!

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